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Roman avec cocaïne

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Roman avec cocaïne Empty Roman avec cocaïne

Message par Vrkolak le Lun 19 Juil - 1:16

Il est des romans qui relèvent de la légende. Soit qu'ils soient sulfureux, soit qu'ils soient mystérieux. Roman avec cocaïne est de ceux-là. Nul ne sait ce qu'il advint de M. Aguéev, l'auteur, né sans doute avec le siècle et qui envoya au début des années 30 de Constantinople son manuscrit dans un paquet sans laisser d'adresse. Est-ce seulement son vrai nom? A-t-il vraiment vécu à Istanbul comme certains l'affirment? Est-il mort à ce jour? Jamais nous ne saurons quel visage, quelle histoire, quelles intentions ont présidé aux destinées de Vadim, Stein, Yag, Bourkevitz et Zander, les cinq jeunes hommes de cette éducation cruelle qui débute en 1916 dans un Moscou de becs de gaz et de fiacres. Un Moscou qui connaîtra la Première Guerre mondiale puis la révolution mais sans jamais que la fureur de l'histoire n'entre dans ce récit tout entier préoccupé du destin de ses protagonistes.

Vadim, le héros s'il en est, est alors un lycéen de seize ans décidé à régner sur ses camarades et sur les femmes. Le soir, il arpente les boulevards «en pantalon étroit à sous-pieds» et aborde voracement celles qui ont ce regard «agrandi et effrayant» qui attise chez lui le désir de conquérir. S'il a assez de roubles en poche et qu'elles lui cèdent, il les emmène alors au bordel.

Le jour, il fait le fanfaron avec les premiers de la classe. Ils sont trois: Stein, le fils d'un riche fourreur juif qui ponctue ses phrases d'un crépusculaire: «Il faut être européen»; Yag, gominé, parfumé et grand coureur; Bourkevitz enfin, l'adolescent humilié qui prendra sa revanche en devenant le meilleur élève de la classe puis pacifiste et révolutionnaire.

Vadim lui aussi a une revanche à prendre: il vit dans un appartement sordide en compagnie d'une nounou et de sa mère, une vieille femme «loqueteuse et pitoyable», aux joues «flasques», qu'il ne cesse de rudoyer. Apre à vivre, capable de la haine la plus ardente, du regret le plus intense aussi, Vadim va découvrir, en tombant amoureux de Sonia, la confusion des sentiments. D'un côté, l'amoureux tout neuf éprouve le désir d'embrasser le monde entier et de se conduire en bon garçon, de l'autre, il fait montre d'une cruauté sans limites à l'égard de sa mère et de sa nounou dont il pille les économies. Dans un autre registre, il découvre que plus il aime, moins il désire, et que les baisers qu'il échange avec Sonia ne suscitent en lui que «cette sanglotante tendresse qui survient à la gare au moment des adieux».

Cette dualité impitoyable dont il ne sait s'affranchir le mènera à sa perte. Pour ne pas avoir désiré Sonia au bon endroit et au bon moment, d'amoureux transi Vadim deviendra amant triste, puis éconduit. Tandis que la jeune femme, dans une lettre cruelle, exprime son regret amer, Vadim éprouve le sentiment d'avoir été floué, bafoué. De cet échec, l'adolescent ne se remettra jamais. Un soir bien froid, Zander, une vague connaissance, lui demande quinze roubles et l'initie à la cocaïne. Vadim alors vole sa mère (autant dire qu'il la tue), s'enferme dans la chambre d'un ami, multiplie les prises et finit par en mourir - convaincu qu'il ne peut ni ne sait autrement être heureux. Comme si ses années d'apprentissage commencées au milieu des rires insolents du lycée n'étaient qu'un long voyage au fond de la nuit, une succession de sentiments confus où la vie se joue à qui perd ne gagne jamais...

Turbulent et cruel, le roman d'Aguéev est bien plus qu'une éducation sentimentale ou un portrait d'époque. Aux scènes réalistes, aux décors naturalistes, aux descriptions minutieuses (celle notamment de la première nuit de cocaïne décrite selon le champ de perception propre au cocaïnomane), il ajoute une kyrielle de conversations et de réflexions piquantes ou brillantes. Celle-ci par exemple: «L'antisémitisme n'est pas du tout effrayant, il est seulement répugnant, bête et pitoyable: répugnant parce qu'il est dirigé contre le sang et non contre la personne; pitoyable parce qu'il est envieux alors qu'il voudrait être méprisant; bête parce qu'il consolide davantage ce qu'il a pour but de détruire.» Ou cette autre: «Pour un homme amoureux, toutes les femmes ne sont que des femmes, à l'exception de celle qu'il aime - elle est pour lui un être humain. Pour une femme amoureuse, tous les hommes ne sont que des êtres humains, à l'exception de celui qu'elle aime; pour elle, c'est un homme.»

Roman de la conscience avide et inquiète, le livre d'Aguéev excelle à rendre compte de la façon dont la perception que nous avons des événements importe plus que les événements eux-mêmes

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